Il faut remplir sa journée et sa ptite vie quand on vieillit.
Le temps passe, et les horloges et autres pendules, au nombre de trois minimum par pièce, guettent, cliquetiquent, et , n’arrivant jamais à se coordonner, semblent accélérer et raccourcir la durée d’une seconde.
Vite, vite, le temps court et toute une journée est à occuper.
D’abord, faire le café. Le pain, le journal, le marché et le tiercé.C’est toute une matinée.
Puis vient le “manger”. Apéro-entrée-plat-sortie-fromage-dessert. Que vos estomacs s’accrochent! Tout fait maison, biensûr, car les plats tout prêts, ce n’est pas de notre époque, on ne comprend pas que ça puisse exister, ces machins là. Et puis diabète et choléstérol obligent.
Sur la une, les infos TV défilent, les commentaires vont bon train. Ce monde est fou, dans l’temps, on voyait pas tout ça; et ce noir qui présente les infos, il est bien noir, dis-donc, et avec de belles dents blanches. Et qu’est-ce qu’il est beau, et bien habillé.
Et revient l’heure du café. De la sieste, et du tiercé.
Et puis, faut marcher.
Une heure par jour, selon le toubib.Alors on le fait. car le toubib, ça oui il le sait, qu’on veut pas avaler ses pilules. Ah, ça, non. Moi j’avale juste une aspirine quand je sens que le rhume arrive.
16h30 arrive, les amis attendent pour jouer aux cartes. Un café, un thé, un gâteau. UN seul, le toubib a dit! Sinon, pilule!
Et on joue, et on rigole et on parle de nos vies, de notre passé, de notre histoire. Du temps où… le lavoir, les accouchements de campagne, les sceaux hygiéniques, les bals du samedi soir, et les crimes de l’époque : voler des pommes de terre. Et le travail à l’usine, en tant que servante chez un médecin, ouvrier boulanger, et la guerre vécue à travers des yeux d’enfants. Et le certificat d’étude, la blouse et la simplicité d’une vie modeste, dure, endurcie, où tout se mérite, où tout se gagne, où l’on se forge.
Et ce décalage. IRM, amyosynthèse, internet, consommation, nucléaire, avions, marques.
Ce monde de fous dans lequel j’ai moi-même du mal à vivre, que je peine à comprendre et surtout à accepter.
Mais il faut rentrer, la soupe est prête. La télé va se rallumer de son journal télévisé et l’émission va commencer.
On se cherche des noises, un peu, histoire de pimenter la soupe.Voyons, Paulette. tu as oublié mon beurre allégé sur la table!
Mais on s’aime bien quand même, et ça fait une cinquantaine d’années que ça dure.
Tiens, le téléphone ne sonne pas beaucoup en ce moment. On guette.
On guette la rue, les bruits, la mort, les faits divers. On tricotte et on pianotte entre temps. On guette. le courrier, les photos jaunies, les souvenirs. On guette la maladie, la mort des amis du même âge. On guette Noël et les anniversaires des petits enfants. Et la mort! Elle arrive ou pas?
Ah, non, aujourd’hui c’est la petite fille qui nous rend visite. Vite, faut en profiter, elle reste pas longtemps. Tout le quotidien et ses ptites manies en est bouleversé. Mais c’est pas grave, ça change. Et tous les amis sont au courant de cette arrivée. Et on est aux ptits soins, et on fait à manger, un peu trop… Et on a peur que le ptite fille manque de quelque-chose.Et on se rappelle du temps où elle était petite, et du temps où notre fille avait le même âge… Comme le temps passe.
Il passe si vite qu’elle est déjà repartie, la petite fille. Alors on retrouve son chez-soi, sa “niniche” et on recommence à remplir ses journées de petites habitudes, les mêmes depuis des années, pour mieux s’occuper, pour ne pas se perdre, et pour mieux attendre.